Le conseil de révision était une étape importante dans la vie des jeunes gens. On peut trouver sur le site d'Arnaud Carrobbi, le parcours du combattant de la guerre 1914-1918, tous les éléments concernant les opérations de recensement et le conseil de révision, inutile donc de faire des redites et intéressons nous directement à nos jeunes Pommiers.

1-L'itinéraire de 1914

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Archives Départementales de la Seine Maritime, 1R 2146

De cet itinéraire, on peut tirer des renseignements importants. Outre l'ordre des cantons visités (bien utile pour retrouver les fiches de matricule d'un canton), s'y trouvent les dates, heures et lieux de tenues des conseils. On trouve aussi le nombre de jeunes gens devant être visités (inscrits de la classe 1914 et ajournés des classes précédentes) et encore l'heure de départ du train devant ramener les conseillers, qui permettent d'évaluer grossièrement la durée de ces conseils, car malheureusement pour les cantons qui nous intéressent l'heure exacte de la levée de séance n'a pas été notée sur les comptes-rendus.

Nous pouvons donc déjà établir les données suivantes concernant nos pommiers :

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2 - Vite !  "Au suivant" !

Un élément ressort rapidement de ces données : la brièveté des séances du conseil. Pour Lillebonne un horaire possible de départ est 12h26, départ de la gare de Lillebonne, soit 2h26 après l'ouverture de la séance ; au plus tard 15h28, soit 5h28 après l'ouverture. rapporté au nombre de jeunes gens à visiter, cela fait au mieux 2mn30 par jeune homme. Le rapport sur les opérations de l'appel des jeunes gens de la classe 1914 (AD 76 1R 2147) indique une durée moyenne de 3h30 pour un nombre moyen d'hommes visités de 162...
La rapidité de ces visites n'est pas une nouveauté, il faudrait pouvoir comparer avec les données d'autres classes. On peut justement se demander si le temps était suffisant pour pouvoir juger correctement de l'aptitude d'un jeune homme au service militaire.

3 - "Ajournés et exemptés "

Le cas de la classe 1914 (ainsi que celle de 1913) est peut-être un peu particulier. Ces deux classes ont été les premières à relever de la loi du 7 août 1913, dite loi des 3 ans. Les jeunes gens devant se présenter devant le conseil de révision n'avaient pas, pour beaucoup, atteint l'âge de 20 ans (au lieu de 21 ans pour les classes précédentes). Une des craintes des autorités était d'incorporer de jeunes hommes n'ayant pas encore une maturité physique suffisante. Les conseils de révision furent donc fortement incités à utiliser de l'ajournement en cas de doute. Les hommes ajournés ou exemptés devant passer ultérieureurement devant des commissions médicales spéciales ou la commission de réforme, commissions où les militaires avaient une place plus importante.

Ce télégramme du ministère de la guerre, daté du 10 mars 1914 et adressé aux préfets, le montre.

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Sous l'oeil expert d'un médecin militaire, jaugeant la corpulence des hommes, la décision d'ajournement pour faiblesse pouvait être rapidement prise. Ceux qui souffrant d'une infirmité visible ou ceux munis d'un dossier médical pouvaient aussi être vite orientés vers une seconde visite effectuée lors des commissions ultérieures. Ne restait plus alors à examiner que les hommes pouvant être en apparence classés "bon pour le service". (il est à noter que le fait qu'au final, ce soit les commissions qui avaient le dernier mot et non le conseil de révision en lui même, ne fut pas très populaire, ni auprès des hommes visités ni auprès des élus, comme le montre certains rapports de préfets que l'on trouve dans les fonds 1R 2143 et 45).

Que furent les résultats pour les cantons de Lillebonne, de Bolbec et de Caudebec en Caux ?

donnees_proces_verbaux_CRevision_cantons_1914_bSur les 3 cantons 424 jeunes hommes étaient inscrits, 419 furent pris en compte. 179 furent ajournés, exemptés ou renvoyés devant une commission, soit 42,72% de la cohorte.

Les données concernant les commissions de réforme se trouvent dans le fond 1R2147 des archives départementales. Pour les cantons des pommiers elles eurent lieu les 14 et 15 mai et 22 juin 1914.
114 ajournés et 81 exemptés devaient s'y présenter (à noter la différence avec les données du Conseil de Révision, différence que je n'explique pas encore.).
Seuls 11 ajournés virent leur statut évoluer : 3 bons absents, 6 bon service armé, 1 service auxiliaire et 1 devint exempté. Sur les 11 exemptés, 1 fut classé bon absent, 7 devinrent ajournés, 3 service auxiliaire.
Le conseil de révision ne fut pas vraiment déjugé puisque, hormis les bons absents, la modification du statut ne concerne qu'environ 10% des hommes passés par la commission de réforme.

 Le "rapport sur les opérations de l'appel" et le "compte numérique et sommaire" (AD 76 1R2147) établis les 8 et 9 juillet 1914, offrent une  synthèse finale. Pour nos 3 cantons, 416 jeunes hommes furent maintenus sur les tableaux, 73 furent exemptés, 103 ajournés, 210 classés service armé, 19 service auxiliaire, 7 engagés, 4 obtinrent un sursis.


Au total 57,69% de la cohorte des 3 cantons fut donc considérée comme apte à faire un service armé ou auxiliaire. Le taux pour la Seine Inférieure est de 64,24%. La différence est conséquente, il faudrait une étude très fine de l'ensemble des données pour éventuellement en connaître la cause.

Il est possible d'établir une comparaison partielle avec les 2 classes précédentes. En effet, à l'automne 1913, alors que la loi du 7 août 1913 entrait pour la première fois en application pour la classe 1913, les opérations de recensement et des conseils de révision furent observées de près par les autorités. Le ministre de la guerre réclama, le 23 septembre 1913, un état comparatif des classes 1912-1913. Les opérations n'étaient pas encore terminées et le rapport du préfet de la Seine Inférieure ne traite que 29 cantons sur 55 (les 3 cantons qui nous intéressent n'en font pas partie).

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Archives départementales de la Seine Maritime 1R 2143

L'écart entre 1912 et 1913, pour le classement service armé était déjà conséquent, pour nos 3 cantons en 1914 il est encore plus important, puisque le taux de jeune homme classé service armé n'est plus que de 52,64% (compris engagés et sursitaires).
Quant au service auxiliaire, il représente en 1914, pour nos 3 cantons, 5,04%.

4 - Non conclusion... encore et toujours des interrogations.

La loi des 3 ans a-t-elle eu cet effet de diminuer le nombre de jeunes hommes de la classe 1914 disponibles pour le service armé ou auxiliaire ? En nombre absolu voici la situation en 1913 (rapport du préfet au ministre de la guerre du 14 novembre 1913, AD 76, 1R 2143) :

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Et celle en 1914 (rapport sur les opérations d'appel de la classe 1914, AD 76 1R 2147) :

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Le nombre d'hommes potentiellement mobilisables est plus faible en 1914, les ajournements et exemptions sont supérieurs tant en nombre qu'en pourcentage. (à noter que les pourcentages pour la classe 1913 diffèrent   de ceux annoncés dans un précédent rapport).

Est-ce le phénomène "recours à l'ajournement" lié à l'immaturité physiologique des jeunes hommes de la classe 1914, qui étaient encore plus jeunes que ceux de la classe 1913, qui a entraîné cette baisse ?
L'état sanitaire de la classe 1914 était-il à ce point faible ?

Bon tout ce blabla aurait été certainement plus agréable avec des tableaux, mais voilà la forme blog ne le permet pas.

Prochain épisode de la classe 1914 : les apports sociologiques des rapports des conseils de révision et des fiches matriculaires !